|
Lorsque dans la plénitude des
temps, " attendu de tous les peuples ", naquit en Palestine(1) le Christ de la
Vierge Marie, le monde connu était gouverné en grande partie par la " Lex Romana
". Antioche, située au bord de l'Oronte, était alors la deuxième Ville de
l'Empire(2).
Nous possédons de très intéressantes descriptions d'Antioche, I'ancienne capitale
des Séleucides, devenue ensuite capitale de la province romaine de Syrie. Cette ville de
plus de deux cent mille habitants recevait souvent la cour impériale, ce qui lui
conférait vraiment le titre de capitale de l'Orient.
Deux célèbres écrivains d'Antioche, Liban et Saint Jean Chrysostome, parlent dans
leurs écrits de la grande ville merveilleuse.
Mais à part les souvenirs et les ruines, rien ne subsiste des merveilles de jadis, des
villas élégantes dont parle Chrysostome, des avenues pavées de marbre et des nuits
illuminées. De nos jours, Antakya-nom moderne de cette ville-est un modeste centre
agricole en territoire turc.
Mais en ces temps anciens, lorsque pour la première fois parvint en ce pays le message
de l'Incarnation du Verbe et I'avènement du salut, cette ville, connue à la fois pour sa
richesse et ses moeurs dissolues, ne pouvait être négligée par les Douze.
D'Antioche, centre international des affaires, bifurquaient les grandes routes pour
Damas et Jérusalem, vers l'Asie Mineure et l'Égypte, vers la Perse et les Indes. La
corrélation d'Antioche avec la prédication de l'Évangile est de grande importance: de
là, la " bonne nouvelle " fut transmise en Syrie et en Perse, de là Paul
entreprit ses premiers voyages apostoliques et c'est là que Pierre installa son siège
épiscopal, avant qu'il soit transféré à Rome. Ce fut également à Antioche que les
" Chrétiens " furent nommés pour la première fois comme tels. Le fait que la
ville la plus scandaleuse de l'Orient ait été choisie comme siège du prince des
Apôtres témoigne d'une philosophie chrétienne, puisque Juvénal dit que " le vice
coulait de l'Oronte vers le Tibre ".
Ainsi, une nouvelle source, apportant le chuchotement de la parole de l'espoir et de
l'amour, commença à couler de l'Oronte vers le Tibre, jusqu'à ce que cette parole soit
également prononcée au bord du Tibre, à Rome, choisie comme nouveau siège du trône de
Pierre.
Alors que jadis, sur la colline du Golgotha à Jérusalem, la croix servit au "
jugement " du Christ, elle devint, au lieu d'un instrument d'infâme condamnation, le
symbole du salut et le signe de sainteté et d'élection.
(1) Cfr. Les Saints Évangiles.
(2)Cfr. GLANVILLE DOWNEY, A history of Antioch in Syria. Princeton 1961 avec bibliographie
remarquable.
A la fin des premiers
trois cents ans d'avènement du christianisme, qui comptèrent parmi les plus difficiles
et dangereux pour l'Église, l'heure de tranquillité civile sonna enfin.
Au paravant, après une première phase de tolérance, le pouvoir impérial avait
promulgué les célèbres lois de répression et de condamnation de ceux qui prêchaient
l'Évangile et qui l'adoptaient. Quiconque s'opposait à ces lois était poursuivi de
peines très sévères. C'est la raison pour laquelle les martyrs étaient légion, ces
" criminels ", qui confessaient la foi et préféraient la mort plutôt que de
n'être pas condamnés et de perdre la paix avec le Christ.
Or, la plupart des sujets de l'État étaient des fidèles de l'Église et les temps
étaient venus d'une paix entre l'État et l'Église.
C'est ainsi que Constantin-le-Grand édicta à Milan en 313, la fameuse proclamation de
tolérance envers les Chrétiens. Ceci se passa à l'issue de la victoire sur Maxentius à
Ponte Milvio et après la vision connue de la Croix, qui se dressa entre Constantin et le
soleil, et sur laquelle se trouvaient les paroles " IN HOC SIGNO VINCES ".
Grâce à la sagesse du jeune Empereur serbe -- il naquit en 280 à Nish, comme on
l'appelle de nos jours -- la paix entre l'Église et l'État fut acquise, liée cependant
à la condition que l'Église reconnaisse l'État et soutienne son pouvoir(3).
Constantin s'approcha de plus en plus du Christianisme jusqu'en 330, date où il
transféra la cour impériale à Byzance, qu'il appela désormais Constantinople et dont
il fit la capitale chrétienne de l'Empire, ceci aux dépens de Rome, où des moeurs
payennes persistaient.
En l'an 391, Théodose 1er instaura le Christianisme en tant que religion d'état. Le
pouvoir impérial devenait ainsi garant de la doctrine, croyant et protecteur des
Chrétiens.
(3) Une étude approfondie sur l'Empire Romain de l'Orient a été écrite par GEORG
OSTROGORSKY, Storia dell'lmpero bizantino - Torino 1968
Ayant acquis la liberté, I'Église
s'attribua une organisation territoriale bien délimitée à laquelle
l'administration civile servit de base(4).
Au premier Concile oecuménique de Nicée en 325, une situation juridique existante est
ratifiée officiellement: on confie des attributions spéciales aux évêques dans les
capitales des " provinces "; de plus, les droits des évêques sont établis et
leurs compétences dépassent les métropoles: ainsi le canon 65 reconnaît à Alexandrie
certains privilèges sur le territoire égyptien, semblables à ceux de Rome sur le
territoire italien. Antioche obtient un primat sur l'Orient, pendant que le canon 7
attribue à Jérusalem le même privilège, mais honorifique.
De cette façon, la direction de l'Église repose sur les sièges de Rome,
d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem avec leurs territoires respectifs, tout en
attribuant à Rome le primat universel du Saint-Siège. Les évêques de ces quatre
sièges avaient le titre de Patriarche.
Lors du transfert de la Capitale de l'Empire à Constantinople, la ville de Constantin
acquit également une importance considérable pour l'administration de l'Église et
devint finalement siège patriarcal. Le deuxième Concile Oecuménique de 381 décida
qu'un primat d'honneur serait attribué à Constantinople, qui prit de ce fait le second
rang après Rome, cette dernière demeurant le siège du successeur de Pierre.
Les cinq sièges patriarcaux formèrent la " Pentarchie "; on appela les
Patriarches les cinq lumières de l'univers, les cinq têtes et soutiens de l'Église, les
cinq sens du corps ecclésiastique, dont Rome représentait la vue.
Avec Justinien, le pouvoir impérial confirma l'organisation et le droit patriarcal. La
" Novella " (6) 123 ordonna selon leur importance la suite des sièges
patriarcaux: Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Il y était dit, en
outre, que la consécration des évêques dans les métropoles était du ressort du
Patriarche, de même que la convocation des conciles locaux; le Patriarche exerçait aussi
la jurisprudence, le droit de contrôle sur tout le patriarcat et en plus, le droit de
déléguer des représentants personnels auprès des autres Patriarches. Le Patriarche
aurait, également, eu le droit de tenir le synode permanent, une réunion des évêques
où le sort du Patriarcat aurait dû être réglé.
La Pentarchie, qui se manifesta d'une certaine manière par le règne de cinq papes
territoriaux, dont l'un, le Pape de Rome, revêtait le primat universel, s'écroula en
1054 avec le Schisme de Constantinople.
Entre-temps, le Patriarcat d'Antioche avait traversé à l'époque du Concile
Oecuménique de Chalcédoine en 451, une période de grande crise, jusqu'à la séparation
du patriarcat. Cette crise éclata à cause de la définition diophysite(7).
Les monophysites, qui ne voyaient dans la Personne du Christ qu'une nature
divine-humaine, furent condamnés par le concile. Mais ils continuèrent de maintenir leur
doctrine, ceci surtout pour des considérations politiques, antibyzantines, à l'égard de
l'Empereur, garant de la vraie doctrine, de l'" Orthodoxie ". S'opposer au
Concile de Chalcédoine signifiait une sorte de protestation contre le pouvoir impérial,
contre Constantinople. C'est ainsi que nacquit l'expression " melkite " (8),
afin de désigner les vrais croyants, fidèles au dogme conciliaire. Ceux qui suivirent
l'Orthodoxie impériale et le Patriarche " orthodoxe " furent nommés dès lors
" melkites ".
Le même événement se passe à Alexandrie(9), où le Patriarche et les croyants qui
acceptèrent la doctrine officielle furent nommés " Melkites ".
La séparation entre Constantinople et Rome, en 1054, entraîna celle de l'ensemble de
l'Orient avec l'Occident et les Patriarches, jusqu'alors en accord avec Rome, s'unirent à
la thèse du Patriarche oecuménique de Constantinople.
Comme elles tenaient à se distancer des hérésies, qu'elles avaient toujours
rejetées, les Églises de l'Orient quoique séparées de Rome voulurent toujours être
appelées " orthodoxes ", c.-à-d. fidèles à la vraie doctrine.
Afin de souligner le caractère universel de son primat, le Saint-Siège de Rome se
nomma " catholique ". Ainsi, la dénomination "orthodoxe " obtint la
signification de chrétien appartenant à une Église de l'Orient séparée du
catholicisme.
(4) En l'an 292, Dioclétien avait divisé l'Empire en 12 " diocèses ".
Théodose 1er avait, en 395, procédé à la division en deux empires de l'est et de
l'ouest; chacun comprenait 2 " préfectures " lesquelles exerçaient la
jurisprudence sur des diocèses qui, de leur côté étaient divisés en "provinces
". Selon la " Notitia dignitatum ", I'Empire Romain, vers la fin du
IV'
siècle, se présentait de la manière suivante: Empire d'Orient avec la Préfecture
d'Orient comprenant les " diocèses " d'Égypte (cap. Alexandrie), Orient
(Antioche), Asie (Ephèse), Thrace (Héraclée), Pontos (Césarce) et ia Préfecture
d'Illyrie avec les deux " diocèses " Dacie et Macédoine, l'Empire de
l'Occident avec la Préfecture d'Italie, d'Afrique et d'Illyricum, et la Préfecture des
Gaules avec les " diocèses " d'Espagne, de la Gaule et de Bretagne.
(5) " Antiqua consuetudo servetur per Aegyptum, Lybiam et Pentapolim ita ut
Alexandrinus episcopus horum omnium habeat potestatem, quia et urbis Romae episcopo
parilis mos est. Similiter autem et apud Antiochiam ceterasque provincias sua privilegia
serventur ecclesiis ". Cfr. B. KIJRTSCHEID, Historia iuris canonici, Historia
Institutorum, Roma 1951.
(6) "Novella" est la dénomination des prescriptions légales du grand
législateur Justinien, promoteur du " Corpus iuris civilis ".
(7) Deux natures dans le Christ, une divine et une humaine.
(8) De " melek ", qui signifie en syrien roi, empereur.
(9) C'est à Alexandrie que l'expression " Melkite " fut utilisée pour la
première fois en 460, elle désignait les croyants du Patriarche légitime d'Alexandrie,
Timoteo Solofaciolo, qui eut l'approbation de l'Empereur Léon 1er.
Déjà au cours des 16e
et 17e siècles, plusieurs Patriarches d'Antioche, qui résidèrent à Damas, après la
destruction d'Antioche par un tremblement de terre au 15e siècle, avaient exprimé le
désir de retourner vers l'unité.
Des missionnaires jésuites et capucins collaborèrent au bon déroulement de
l'initiative. Ainsi, le Patriarche Cyrille V reconnut formellement l'autorité du Pape.
Un de ses successeurs, Cyrille VI Thanas (1724-1759) compléta l'oeuvre de l'unité,
mais un moine grec, Sylvestre, se fit nommer Patriarche par le Patriarcat de
Constantinople, en obligeant, de ce fait, Cyrille VI de fuir de Damas, où il se trouvait,
vers le Liban.
Mais les événements ne purent dorénavant que suivre une certaine direction. Un
patriarcat orthodoxe-melkite subsista, tandis qu'un patriarcat "
grec-melkite-catholique ", rallié au Saint-Siège de Pierre, se constituait à
nouveau à Antioche.
Le Patriarche uni au siège de Rome reçut du Pape " ad personam " le titre
de " Patriarche d'Alexandrie et de Jérusalem ".
Mais revenons à notre époque.
Le successeur de S. B. Ie Cardinal Maximos IV Sayegh, qui se distingua lors du Concile
Vatican II, par ses interventions passionnées et valeureuses, est l'actuel Patriarche S.
B. Maximos V. élu le 22 novembre 1967 et accepté dans la Communion Romaine par Paul VI
le 26 novembre 1967, un homme à l'esprit éclairé qui joint à une pensée lucide une
active force de volonté.
Moins à l'Ouest, mais surtout en Orient, la dignité de Patriarche a toujours et
partout été très estimée.
Pourtant le " Patriarche de l'Ouest " est le Pape. Il n'y a que très peu de
témoignages à ce sujet, tels l'inscription " Patriarchium " sur le marbre du
Latran, le siège de l'Evêque de Rome, pour désigner ce siège, et aussi le titre "
basilica patriarcalis " des basiliques romaines de Saint-Pierre, Saint-Jean au
Latran, Saint-Paul et Sainte-Marie Majeure.
Dans presque tous les pays à majorité islamique, qui appartenaient jadis au règne
ottoman et encore avant à l'Empire Romain Oriental, comme la Syrie, la Jordanie, le
Liban, l'Égypte(10), le Patriarche est reconnu comme autorité civile et juridique
suprême de sa communauté ecclésiastique.
En d'autres termes: le statut juridique, repris du gouvernement ottoman, qui reconnaît
dans la personnalité du Patriarche le chef de la " Nation des catholiques romains
" (Roum katholik milleti), est resté en vigueur. Sans nous étendre sur des
considérations qui dépasseraient le cadre de ce bref exposé, on peut affirmer que le
Patriarcat jouit de la " personnalité juridique internationale ".
Au point de vue du droit canonique interne, le Patriarche benéficie d'une assez grande
indépendance canonique, bien entendu dans les limites qui lui sont octroyées par les
liens avec le Saint-Siège.
Il est intéressant de constater comment est appelé le Patriarche dans les
cérémonies religieuses byzantines(11): " Patriarche des grandes villes d'Antioche,
d'Alexandrie et de Jérusalem, de Cilicie, Syrie, Ibérie, Arabie, Mésopotamie,
Pentapolis, Éthiopie, de toute l'Égypte et de tout l'Orient, père des pères, pasteur
des pasteurs, évêque des évêques, treizième des Saints Apôtres ".
Lors que le Deuxième Concile Vatican traita de l'institution du Patriarcat et des
pouvoirs, on essaya de mettre de l'ordre dans la matière du Décret " Orientalium
Ecclesiarum ", c.-à-d. dans les questions concernant l'Église catholique de
l'Orient. Cette Église n'est pas assez connue auprès des populations actuelles de
l'Ouest et beaucoup croient que tous les peuples de l'Orient sont musulmans.
En fait, un bon nombre de catholiques très croyants vivent dans ces contrées, d'où
nous est parvenue la nouvelle du salut, mais ils sont pauvres au point de vue économique.
On peut citer le canon 9 du Décret " Orientalium Ecclesiarum " pour
comprendre combien le Concile Vatican II tenait à confirmer le rôle important que les
Patriarches seraient de plus en plus appelés à jouer dans l'Église catholique:
" En considération de la plus ancienne tradition de l'Église, un honneur tout
particulier revient aux Patriarches des Églises orientales, qui sont préposés à leurs
patriarcats en tant que pères et chefs.
Ce Concile donne donc l'ordre de reconstituer leurs droits et privilèges, ceci en
accord avec les anciennes traditions de chaque Église et les décisions des conciles
oecuméniques.
Ces droits et privilèges sont ceux qui existaient aux temps de l'unité entre l'Orient
et l'Occident, tout en les adaptant un peu aux conditions actuelles ".
(10)La Turquie fait exception à cause des restrictions religieuses connues qui ont
été promulguées par le Président Kemal Ataturk lors da la prétendue "
laïcisation " de la République Turque.
(11)Outre la dénomination " melkite", on utilise également " byzantine
" pour désigner la communauté chrétienne de l'Orient qui a maintenu la vraie foi
et refoulé l'hérésie; les adeptes de l'Église grecque-catholique sont nommés aussi
" unis ".
Les traditions des fastes
orientaux sont connues; des titres et des honneurs furent surtout attribués par la cour
byzantine. Ainsi les " chevaliers " sont d'origine orientale et presque tous les
ordres chevaleresques de vieille tradition confirment cette origine.
Il suffit de citer les ordres " dits de Jérusalem " (dont certains sont
éteints), tels que l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem de Malte, du Saint-Sépulcre de
Jérusalem, des institutions chevaleresques de trempe occidentale, remontant aux temps des
croisades comme étant les plus hautes distinctions de la Terre-Sainte.
Il ressort donc que de l'Orient est venue la " lumière du monde ", le
Christ, ainsi que des initiatives, telles que les milices chrétiennes.
Des institutions authentiques ont ensuite été fondées afin de diffuser parmi les
hommes le message de l'amour et de la paix. Cependant, l'attribution d'honneurs n'est
qu'un stimulant pour une plus grande perfection à aider son prochain et à le relever de
la misère morale et matérielle, dans le sens de la " caritas christiana ".
|